Fête de l’Incipit, octobre 2065
Le vieillard indifférent qui avait assisté plus tôt aux funérailles de sa soeur aînée volait maintenant radieux de groupe en groupe à l’aide du déambulateur à stabilisation gyroscopique auquel on l’avait attaché et qui le maintenait debout. Quoiqu’on le savait depuis longtemps morose, taciturne et secret, on l’avait découvert guilleret, volubile et communicatif à sa sortie du Centre d’interprétation du Parc Cahokia Mounds. Ce qu’on appelle aujourd’hui la « métamorphose d’Avid Ojan » se produisit en 2030, mille jours avant son décès, trente années avant la grande réunification continentale.
La vie de l’auteur de « La Genèse de l’oeuvre » avait basculé une première fois en 2015, année où il fut pris en charge, comme plusieurs milliers de septuagénaires de la Petite-Whippetie, par la Nanyang Health Resources, la Nanny. C’est alors qu’il faisait la queue à la foire aux admissions de Trois-Rivières, organisée chaque année dans toutes les villes hospitalières de la Resolute Great Eastren America par le Ministère de la Vie pour sélectionner ceux et celles qui auraient droit aux services des médecins au cours des prochains douze mois, qu’Avid Ojan fut terrassé par un infarctus.
La Chine, ayant remporté au début du siècle la bataille des monnaies et celle des terres rares, avait assujetti toute l’Otanie, assumé l’entièreté de sa dette, assuré à ses populations une aisance minimale et habilement maintenu en place les élites alternantes locales. Un cardiologue chinois membre de l’équipe de médecine en temps réel du CHU Wolong-Nanyang accompagnait le groupe-de-lobbyistes-qui-passa-à-côté-du-malheureux-au-moment-même-où-celui-ci-s’effondrait. Il suffit au praticien de quelques manipulations relevant de cette approche alors nouvelle, l’actuelle médecine actuale, pour qu’Avid Ojan fût remis sur pieds sur le champ et reprît sa place dans la file d’attente. Jamais n’avait-on vu une victime d’un infarctus de cette gravité se rétablir aussi rapidement.
Les discussions entre le Ministère et la Nanny au sujet de la prise en charge des personnes âgées aux fins du développement et de l’expérimentation de la médecine actuale étaient fort avancées. La Nanny et le gouvernement du Parti de la Raison Saine y trouvaient leur compte: la première disposerait d’un groupe important et docile pour tester les percées de la médecine actuale, le second économiserait des milliards en soins de santé et pourrait affecter les sommes ainsi libérées à la construction des échangeurs routiers de l’avenir. Ne manquait qu’un événement mobilisateur susceptible d’entraîner l’adhésion populaire. Habilement médiatisé, le « miracle de Trois-Rivières » vainquit les résistances. Tout le monde en parla et, quelques mois plus tard, la Nanny inaugura son premier Centre d’Études Cliniques Actuales dont le miraculé fut le premier bénéficiaire.
Sous l’effet du syndrome euphorique des ressuscités, Ojan s’abandonna entièrement à la Nanny. D’un esprit libre et jusque là fort critique, l’homme qui avait participé aux révoltes populaires à l’origine du séisme géo-politique qui ébranla l’Europe et l’Amérique à la fin de 2012 fut atteint, dès les premières semaines de sa reddition, d’une baisse continue de tonus intellectuel. Il en vint au bout de quelques années, et comme tant d’autres, à ne se préoccuper plus que de son délicieux transit intestinal.
C’est dans cet état de démence légère, de confort viscéral et d’indifférence cérébrale, état longtemps considéré comme un effet secondaire négligeable de la médecine actuale en phase de développement, qu’Avid Ojan écouta, à la fin de l’avant-midi du 23 octobre 2030, l’oraison prononcée par un membre de l’Alliance Solidaire Autochtone en l’honneur et à la mémoire de Louise Ojan Smithsonian, sa soeur décédée quelques jours auparavant et qui avait demandé à ses coreligionnaires, résistants folkloriques tolérés par le pouvoir local, de répandre ses cendres sur les terres du Parc Cahokia Mounds en Midouétie Centrale. Maintenu debout plus par les vertus des détecteurs d’inclinaison de son déambulateur que par sa propre volonté, Ojan assista sans émotion à la cérémonie de dispersion des cendres.
Après les funérailles, une jeune femme tenant un bébé dans ses bras s’approcha du vieillard jusque là morose-taciturne-et-secret. C’était Smerelda Square, la fille du professeur Berry Square, lequel avait consacré sa vie à démontrer que l’Histoire obéissait aux lois de la théorie des objets fractals de Mandelbrot. Le vieil homme n’avait jamais croisé une femme d’une telle prestance et d’une telle assurance, une femme si belle et qui, au surplus et contrairement au personnel de la Nanny tous contraints à une calvitie hygiénique, portait le cheveu long. Il en éprouva un étrange sentiment de bien-être et d’inconfort tout à la fois. Elle lui sourit. Lui tendit l’enfant. Lui dit: « Prenez Gilgamesh et accompagnez-moi au centre de Woodhenge. » La fermeté et la douceur du ton de la jeune femme étaient telles que le vieil homme ne put qu’obtempérer. Ensemble ils pénétrèrent à l’intérieur d’un cercle imaginaire délimité par des poteaux de bois dont l’alignement marquait les saisons et pointait, au couchant, vers le plus élevé d’un ensemble de tertres qui furent la sépulture des chefs d’une civilisation pré-colombienne éteinte plusieurs siècles avant l’arrivée des blancs au pays des Illinois.
Smerelda lui raconta qu’elle s’était liée d’affection avec Louise Ojan et l’avait prise pour grand-mère élective selon la tradition des Alliantistes. Elle lui dit que dans les semaines précédant sa mort, Louise lui avait confié tous les tapuscrits de son frère ainsi que des copies de toutes ses productions électroniques. Ojan était stupéfait. Il se souvenait d’avoir toujours envoyé un exemplaire de toutes ses créations à sa soeur mais il croyait qu’elle avait tout détruit. Il lui semblait qu’à chacune de ses pérégrinations, et elles avaient été nombreuses, elle laissait tout derrière elle pour commencer une vie nouvelle. Lui même, au moment de sa prise en charge par la Nanny, n’avait-il pas ordonné un autodafé de toute sa production qui lui semblait alors n’être qu’un amas incohérent de récits statiques dans lesquels jamais rien n’arrivait tant la précision et l’insignifiance du détail y étaient grandes. Voilà maintenant qu’une jeune femme dont il tenait, tremblant d’émotion, l’enfant dans ses bras, le frêle Gilgamesh, lui disait avoir vu dans ses écrits une illustration parfaite de la théorie des objets fractals appliquée à la littérature. Il était flatté, mais ne comprenait que peu de choses aux propos de la belle Smerelda malgré que, depuis leur entrée dans le cercle, il sentait renaître chez lui une agilité intellectuelle qu’il avait cru à jamais perdue.
La jeune femme et le vieillard debout sur son déambulateur et tenant toujours l’enfant dans ses bras quittèrent le cercle de Woodhenge et se rendirent au Centre d’interprétation du Parc, à proximité, pour y gagner le local clandestin où le professeur Square poursuivait les travaux qui devaient conduire à la ré-écriture du monde. Sur le mur face à l’entrée un schéma tracé sur papier liquide aléatoire représentait un bourrage apollonien dans lequel, aux dires de Smeralda, pouvait s’inscrire non seulement l’Histoire, mais aussi toute la littérature d’un Ulysse à l’autre, et même les écrits jamais publiés d’Avid Ojan. Le dessin était fait de deux lignes horizontales parallèles jointes par des cercles tangents à elles deux et entre eux. Les espaces libres étaient comblés par d’autres cercles plus petits, chacun étant tangent à deux grands cercles et à une des lignes. D’autres cercles exclus et toujours tangents complétaient le bourrage. Ne restaient entre les lignes que d’infimes surfaces non couvertes de cercles. De ces interstices filtraient les espaces aléatoires d’où surgissait la vie comme d’entre des contraintes muséales. Selon Smeralda, à chacun des cercles pouvait correspondre une oeuvre littéraire: aux plus grands les oeuvres de la durée, sagas et grandes épopées, aux plus petits celles de l’instant, tels les kaïkus. Quoiqu’ils fussent tous constitués de manière et de matière semblables, et pour cela même, les grands et les petits cercles se distinguaient non seulement par leur volume, mais aussi par leur texture. La courbure des plus grands semblait douce tandis que celle des petits donnait l’impression de n’être que successions d’aspérités. L’image était troublante en ce qu’elle révélait les rondeurs indécentes de l’Histoire et les saillies perverses de la vie.
Avid Ojan comprit ce jour-là que son oeuvre existait: il en connaissait l’heure et le lieu. Ayant dessein de l’accomplir, il demanda aux résistants le statut de réfugié sanitaire qu’on accorda sur le champ à ce frère de Louise Ojan Smithsonian, la grand-mère élective de Smeralda Square Smithsonian, fille du professeur Berry Square Smithsonian et mère du petit Gilgamesh.
Commença alors l’épisode des « Mille Jours». Avid Ojan reprit ses écrits anciens et les inscrivit dans un bourrage apollonien sous le titre de « La Genèse de l’Oeuvre », récit fondateur dont s’inspira Gilgamesh-Notre-Chef pour animer la Grande Réunification de 2060.
« Nés mortels, les hommes copulent. Seuls baisent les dieux. », ainsi parle Gilgamesh quand il célèbre les premiers jours de la « Genèse du Monde ». « Je m’appelle Victorine. Je suis cette vieille femme que tous appellent Victoria. Immobile sur la photo tel un crâne au désert… », ainsi s’exprima Avid Ojan le Jour de l’Incipit 2030.